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« Bon état » des eaux en Bretagne : quels sont les défis à l’horizon 2033 ?

Par Emmanuèle Savelli et Maud Evano (OEB)
en collaboration avec Marie-Claude Nihoul et Johann Moy (AELB)
Mise à jour : 25 août 2026
Temps de lecture : 14 minute(s)
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eau
Organismes associés
Cours d'eau forestier

Entre ambitions européennes d’une eau en « bon état » et réalités de terrain, où en est la qualité de l’eau en Bretagne ? Alors que l’échéance de 2027 approche, l’Agence de l’eau Loire-Bretagne dresse un tableau contrasté de la situation. Si les eaux littorales et l'ouest de la région s’en tirent mieux, les cours d'eau continentaux – particulièrement à l'est – subissent de fortes pressions. Décryptage d'un diagnostic 2025 qui redessine les priorités de gestion de l'eau d’ici 2033.

Le « bon état » des eaux : de quoi parle-t-on ?

L'objectif fixé par la directive cadre européenne sur l'Eau datant du 23 octobre 2000 était de protéger l’eau, en 2015 et au plus tard en 2027. Plus précisément, il est d'assurer une quantité et une qualité d'eau garantissant le bon fonctionnement des écosystèmes et la préservation de la vie aquatique, tout en répondant aux besoins et activités humaines.

Les principaux fleuves et bassins versants bretons sont : la Vilaine (Ille-et-Vilaine, Morbihan), le Blavet (Morbihan), l'Aulne (Finistère), l'Odet (Finistère), le Scorff (Morbihan), le Trieux (Côtes-d'Armor), le Léguer (Côtes-d'Armor), la Rance (Côtes-d'Armor et Ille-et-Vilaine). Ils rejoignent la Manche ou l'océan Atlantique. La région possède également une importante façade maritime (~ 1/3 du littoral métropolitain). En tenant compte des cours d’eau, des nappes souterraines, des plans d’eau, des estuaires et des eaux côtières, 495 masses d'eau, avec des caractéristiques homogènes, ont été identifiées.

Un bassin versant « correspond à l’ensemble de la surface recevant les eaux qui circulent naturellement vers un même cours d'eau ou vers une même nappe d’eau souterraine. Un bassin versant se délimite par des lignes de partage des eaux entre les différents bassins. Ces lignes sont des frontières naturelles dessinées par le relief : elles correspondent aux lignes de crête. Les gouttes de pluie tombant d’un côté ou de l’autre de cette ligne de partage des eaux alimenteront deux bassins versants situés côtes à côtes. À l’image des poupées gigognes, le bassin versant d’un fleuve est composé par l’assemblage des sous-bassins versants de ses affluents. » (source : Eau France).

Qui évalue ce « bon état » ? Et comment ?

Les exigences de la directive cadre sur l’Eau sont transposées en Bretagne via le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (Sdage) du bassin Loire-Bretagne auquel la région est rattachée. Le comité de bassin Loire-Bretagne vote tous les 6 ans (rythme issu de la directive cadre sur l’Eau) un nouveau schéma directeur, ce qui permet d’ajuster les orientations pour répondre aux objectifs. Ce comité est composé d’élus, de représentants socio-professionnels, associatifs et des services de l’État, soit 190 membres. Le dernier Sdage (période 2022-2027) a fixé l'objectif d'atteindre le bon état écologique pour 61 % des masses d'eau superficielles, à l’échelle du bassin Loire-Bretagne. Dans ce grand ensemble hydrographique, la Bretagne géographique correspond quasiment au sous-bassin « Vilaine et côtiers bretons ».

La manière d'évaluer le bon état d'une masse d'eau dépend de son type. Pour connaître celui des eaux de surface, les scientifiques évaluent d'une part l'état écologique à partir de paramètres biologiques et physico-chimiques (poissons, invertébrés, oxygène, nutriments, etc.) ; et d'autre part l'état chimique, en surveillant pour cela une quarantaine de micropolluants spécifiques. L’état écologique d’une masse d’eau est considéré comme bon lorsque les écosystèmes aquatiques fonctionnent bien c'est-à-dire que leur biodiversité ne s’éloigne que modérément d’une biodiversité originelle sans intervention de l’Homme. Quant au bon état des eaux souterraines, il prend en compte leur état nitrates et pesticides (état chimique) mais aussi la quantité d'eau disponible (état quantitatif).

Le bon état global d'une masse d'eau reflète le bon état de tous les paramètres qui la définissent. Ainsi une masse d'eau de surface est considérée en bon état si son état écologique et son état chimique sont tous deux au moins en bon état. Pour une masse d'eau souterraine, ce sont l'état chimique et l'état quantitatif qui doivent, tous les deux, être en bon état.

Comment s’organise la gestion locale de l’eau en Bretagne ?

À l’échelle locale, les orientations du Sdage sont appliquées grâce aux Sage (Schémas d’aménagement et de gestion des eaux), créés par la loi sur l’eau de 1992. Chaque Sage concerne un bassin versant, c’est-à-dire un territoire où toutes les eaux s’écoulent vers un même cours d’eau, un estuaire ou une zone ayant les mêmes enjeux.
Les Sage sont élaborés par des commissions locales de l’eau (CLE), qui réunissent des représentants des collectivités, des usagers, des associations et de l’État. Ensemble, ils définissent les actions à mettre en place pour améliorer la qualité de l’eau et préserver les milieux aquatiques.

Infographie : La gestion de l'eau en Bretagne

Ces actions sont menées par de nombreux acteurs : les services d’eau potable et d’assainissement, les agriculteurs, les industriels, les collectivités ou encore les organismes chargés de restaurer les rivières. L’État veille au respect de la réglementation, tandis que l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, la Région Bretagne et les départements apportent un soutien financier et technique.

Quels sont les résultats du diagnostic 2025 de l’état des eaux bretonnes ?

Certaines masses d'eau ont déjà atteint l'objectif 2027, mais la plupart en sont encore loin. Les situations diffèrent selon les milieux considérés. 

Les eaux littorales sont globalement dans un meilleur état que de nombreux cours d'eau continentaux, même si certaines baies restent affectées par les excès d’éléments nutritifs (azote, phosphore), engendrant des proliférations de phytoplanctons ou d’algues vertes. Les cours d'eau demeurent les milieux les plus dégradés. Plus de la moitié des masses d’eau de type « cours d’eau », subissent de fortes pollutions diffuses agricoles (nitrates, phosphore, pesticides) et/ou de fortes modifications physiques. Si bien que seuls 32 % des masses d’eau « cours d’eau » sont en bon ou très bon état écologique alors que l’objectif pour 2027 est d’atteindre 63 % pour la Bretagne. Les eaux souterraines sont généralement en bon état quantitatif, mais plusieurs nappes présentent des problèmes de qualité chimique liés aux nitrates et aux pesticides. 

De manière générale, depuis 2019, l’état écologique des masses d’eau n’a quasiment pas évolué. Au contraire, l’état chimique montre des évolutions parfois antagonistes puisque celui des eaux côtières s’est dégradé (52 % de masses d’eau en bon ou très bon état au lieu de 77 % en 2019) alors que celui des cours d’eau s’est amélioré (72 % de masses d’eau en bon ou très bon état au lieu de 54 % en 2019).

Tableau de bord - L'état des masses d'eau en Bretagne

Tableau de bord - État des masses d'eau en Bretagne
Données présentant les masses d’eau de surface (plans d’eau, cours d’eau, eaux côtières et eaux estuariennes) et souterraines, les résultats du diagnostic de l’état des masses d’eau en 2025 et les évolutions depuis 2019, à l’échelle régionale et à l’échelle de la masse d’eau.

Les situations sont géographiquement contrastées. Le Finistère affiche les proportions de masses d'eau en bon état les plus élevées de la région avec plus de 60 % des masses d’eau cours d’eau en bon état. Toutefois, des efforts restent indispensables, pour préserver la qualité des rivières à saumon et notamment dans le Nord du département pour lutter contre les pollutions agricoles. 

Les Côtes-d’Armor et le Morbihan se situent dans une situation intermédiaire. Alors que leur partie orientale subit des pressions humaines (agriculture intensive, artificialisation, densité humaine), des bassins versants comme le Scorff sont davantage préservés. Ceci grâce notamment au fonctionnement plus naturel de ses milieux aquatiques et à une agriculture plutôt herbagère. 

L’Ille-et-Vilaine rencontre les plus grandes difficultés en matière de qualité de l'eau. Par exemple, le grand bassin de la Vilaine très artificialisé et subissant une forte pression humaine (urbanisme, agriculture et industrie) stagne à un niveau très bas, avec seulement 8 % de ses masses d'eau en bon état.

Collection cartographique - État écologique des masses d'eau de surface en Bretagne
Cartes au format A3 PDF (téléchargeables et imprimables) de l'état des lieux des masses d'eau en Bretagne réalisé par l'Agence de l'eau Loire-Bretagne, par type de masses d'eau (cours d'eau, eaux littorales, plans d'eau) et cartes d'archives datant de l'état des lieux 2015. 

Comment expliquer le fort contraste est/ouest de la qualité écologique des cours d’eau bretons ?

La grande majorité des masses d’eau de type « cours d’eau » en bon état ou très bon état se concentrent à l’ouest de la région. Cela s'explique en partie par les caractéristiques du réseau hydrographique. À l'ouest plus qu'à l'est, le relief, la nature granitique du sous-sol et la diversité morphologique plus importante des cours d’eau favorisent leur résilience. La pluviométrie est également deux fois moindre pour l’Ille-et-Vilaine qu'en Finistère, ce qui induit un écoulement et une capacité de dilution et d’auto-épuration plus faibles à l'est. Ce contraste est-ouest s’est accentué ces dernières années avec l’augmentation des températures plus importante en Ille-et-Vilaine et Morbihan.

Ces fragilités sont d’autant plus préjudiciables que les usages de l’eau se développent fortement (urbanisation, création ou extension d’entreprises).  L'état écologique des cours d'eau à l'est de la région est impacté par les modifications morphologiques profondes qu'ils ont subi (création de plans d’eau, chenalisation et recalibrage) et les pressions anthropiques (densité de population, activité industrielle, activité agricole), notamment liées à l’intensification de l’agriculture laitière au sud de Rennes.

Quelles sont les causes de dégradation de l’eau en Bretagne ?

86 % des eaux de surface subissent au moins une pression significative risquant de les empêcher d’atteindre des objectifs environnementaux d’état écologique. Pour plus d’1 masses d’eau sur 2, c’est à cause des pollutions diffuses en nitrates et pesticides, et des pressions sur l’hydromorphologie des cours d’eau

Le diagnostic 2025 montre que les principales pressions exercées sur les milieux aquatiques bretons sont :

  • les pollutions diffuses en nitrates, phosphores et pesticides d’origine agricole ;
  • les aménagements humains modifiant l’hydromorphologie naturelle des cours d’eau et perturbant les habitats aquatiques (barrages, canaux rectifiés, drainage des zones humides) ;
  • les rejets des stations d'épuration et des systèmes d'assainissement, dont les effets persistent localement sur des zones de baignade ou conchylicoles ;
  • les prélèvements d'eau, qui deviennent plus problématiques lors des périodes d'étiage, accentuées par le changement climatique.

Ces objectifs environnementaux doivent cumuler le « bon état » des masses d’eaux défini par la directive cadre sur l’Eau, les objectifs de la directive milieu marin (DCSMM) et ceux les zones vulnérables de la directive Nitrates.

Les enjeux pour la biodiversité aquatique sont de restaurer la continuité écologique afin de favoriser les migrations des poissons (saumon atlantique, anguille d’Europe, lamproie), de préserver les zones du réseau hydrographique en tête de bassin versant, de protéger les zones humides, essentielles pour le stockage et la restitution de l'eau et la biodiversité, et d’améliorer la qualité des habitats aquatiques.

La Bretagne reste l'un des territoires français les plus concernés par les conséquences des excédents de nitrates : enrichissement excessif en nutriments (ce phénomène est appelé eutrophisation) des plans d’eau (6 % de ces masses d’eau sont en bon ou très bon état écologique en 2025, comme en 2019) et cours d'eau, puis transfert vers les eaux littorales, proliférations de cyanobactéries, d'espèces de phytoplancton toxiques, d'algues vertes, etc.

La région est déjà confrontée à plusieurs effets du dérèglement climatique : baisse des débits estivaux des cours d'eau, sécheresses plus fréquentes et plus longues, hausse de la température des eaux, défavorable à certaines espèces aquatiques ; tensions accrues sur la ressource en eau potable pendant l'été. Ces évolutions renforcent la nécessité de préserver les zones humides, limiter les prélèvements et restaurer le fonctionnement naturel des cours d'eau.

L'eutrophisation est « l’enrichissement excessif des cours d'eau et des plans d'eau en éléments nutritifs, essentiellement le phosphore et l'azote qui constituent un véritable engrais pour les plantes aquatiques. Elle se manifeste par la prolifération excessive des végétaux dont la décomposition provoque une diminution notable de la teneur en oxygène. Il s'en suit, entre autres, une diversité animale et végétale amoindrie et des usages perturbés (alimentation en eau potable, loisirs, etc.). » (Source : Eau France)

Que va-t-il se passer pour les masses d'eau qui n'atteindront pas le bon état d'ici 2027 ?

Ne pas atteindre le bon état en 2027 ne signifie pas abandonner la masse d'eau. Cela entraînera un report officiel de l'échéance vers 2033 (fin du prochain Sdage). Les masses d’eau concernées peuvent faire l’objet de dérogations pour atteindre le bon état - justifiées techniquement ou économiquement (en raison d’un coût disproportionné) -, principalement en définissant des « objectifs moins stricts » sur certains éléments de qualité. Cette dérogation est réexaminée tous les 6 ans, aucune dégradation supplémentaire n’est tolérée et une amélioration d'une classe de qualité est malgré tout attendue sur le paramètre en objectif moins strict.

C’est sur la base des risques identifiés à l’aide du diagnostic 2025 que l’Agence de l’eau Loire-Bretagne va adapter les actions prioritaires d’ici 2033 de son Sdage. Pour la Bretagne, ces risques concernent la persistance des pollutions diffuses agricoles, la lenteur de restauration des milieux aquatiques, les difficultés à réduire certaines pressions historiques et les effets croissants du changement climatique… des effets dont la réalité s’impose de plus en plus aux Bretons et Bretonnes.

Aller plus loin avec des données spatialisées et chronologiques détaillées

Collections cartographiques

Tableau de bord - État des masses d'eau en Bretagne
Données présentant les masses d’eau de surface (plans d’eau, cours d’eau, eaux côtières et eaux estuariennes) et souterraines, les résultats du diagnostic de l’état des masses d’eau en 2025 et les évolutions depuis 2019, à l’échelle régionale et à l’échelle de la masse d’eau.

Que retenir ?

  • La directive cadre sur l’Eau fixe l’objectif que les eaux européennes soient toutes en bon état d’ici 2027. Dans ce but, de nombreux acteurs interviennent dans la gestion de l’eau, dont l’Agence de l'eau Loire-Bretagne qui évalue tous les 6 ans la qualité de l'eau sur des critères écologiques, chimiques et quantitatifs.

  • Le diagnostic effectué en 2025 en Bretagne montre que la qualité de l'eau est contrastée et a peu évolué : l'ouest est globalement en meilleur état que l'est. Et les cours d'eau sont plus dégradés que les eaux littorales. 

  • Des activités humaines et des caractéristiques naturelles (relief, pluviométrie, nature du sous-sol) expliquent les différences entre les territoires.

  • Les principales activités humaines concernées sont les pollutions agricoles diffuses (nitrates, phosphore, pesticides), les aménagements des rivières, les rejets d'assainissement non conformes et les prélèvements d'eau.

  • Le changement climatique accentue les difficultés de gestion de la ressource en eau.

  • Les objectifs non atteints en 2027 pourront être reportés jusqu'en 2033, avec la poursuite des actions de restauration. Préserver les zones humides, restaurer les cours d'eau et limiter les pollutions sont des priorités.

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Emmanuèle Savelli
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