Pourquoi ce sont des algues vertes qui prolifèrent en Bretagne, plutôt que des algues brunes ou rouges ?

Par Emmanuèle Savelli (OEB)
en collaboration avec Alain Ménesguen (Ifremer) Sylvain ballu (Ceva)
Mise à jour : 29 février 2024
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mer et littoral
eau
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Documentation : Les marées vertes. 40 clés pour comprendre. Alain Ménesguen. Éditions Quae

Ulves ou « laitues de mer » sous l'eau

Les algues vertes sont naturelles et leur présence, dès lors qu’elle n’est pas excessive, n’indique pas fatalement un désordre écologique. Alors comment expliquer qu’en Bretagne, elles prolifèrent ?

Quelles sont les espèces d'algues responsables des marées vertes en Bretagne ?

Dans la majorité des proliférations d’algues non microscopiques en Bretagne, ce sont des espèces d’algues vertes du genre Ulva (appelées ulves) qui sont impliquées. Parfois aussi, depuis quelques années, des algues brunes ou rouges filamenteuses. Ces dernières peuvent même devenir prépondérantes, jusqu’à former des « marées brunes ou rouges », dans certains secteurs côtiers dans l’est des Côtes-d’Armor.

Qu'est-ce qui explique leur capacité à proliférer ?

Si les algues vertes prolifèrent, c’est parce que la nature les a dotées d’atouts redoutables : un métabolisme élevé, une grande capacité à se fragmenter, et une simplicité anatomique facilitant le bouturage (c’est-à-dire la reproduction végétative). La forme de leur thalle, c’est-à-dire la partie végétative des algues chez lesquelles on ne distingue pas de racine, de tige ou de feuille, est au cœur de ce pouvoir. 

Chez les algues vertes, le thalle est soit en forme de lame (algues dites « laitue de mer », les plus courantes en Bretagne) soit en forme de ruban (en forme d’intestin) ou de filaments (cheveux). Ces formes facilitent les échanges avec le milieu ambiant pour capter l’énergie lumineuse et absorber les éléments nutritifs que sont l’azote, le phosphore, le potassium, etc. Leur métabolisme, plus élevé que celui des algues brunes et rouges, nécessite beaucoup de lumière et un milieu riche en éléments nutritifs mais il leur donne un avantage compétitif. Si bien que les algues vertes peuvent recouvrir des algues brunes et rouges, puis les remplacer dans certains contextes côtiers.

Le thalle des algues vertes, plus fin que celui des algues brunes, se déchire plus facilement sous l’action des vagues ce qui favorise la dérive en suspension des fragments d’algues vertes dans les masses d’eau littorale… des fragments, eux-mêmes capables de repousser.

Les différentes formes de thalles des algues vertes

Y-a-t-il des milieux naturels plus propices que d'autres aux proliférations algales ?

La formation d’une marée verte résulte de la conjonction d’un reliquat hivernal d’algues vertes suffisant, de conditions du milieu littoral propices à une croissance rapide des algues vertes et, enfin, d’une configuration de site les maintenant dans ce milieu favorable. Par conditions propices, on entend un bon éclairement (donc des eaux peu troublées pour que la lumière y pénètre profondément), une température de l’eau au moins de 12°C (même si l’optimum se situe plutôt vers 17 °C voire 20 °C), une concentration en nitrate dans la masse d’eau littorale au moins de l’ordre de 10 à 15 micromoles (soit 0,5 à 1 mg/l de nitrate) car la teneur naturelle des eaux marines du large est quasiment nulle, et des eaux peu dérivantes. 

Selon les caractéristiques de chaque année, l’intensité de la production d’algues vertes varie. Elle est plus faible les années à printemps et été secs. Et plus forte, les années à printemps et été alternant fréquemment pluie et soleil, surtout si la prolifération a pu s’installer précocement.

Les sites favorables sont les estrans plats et les baies semi-fermées où débouchent des cours d’eau riches en azote. L’eau y est peu profonde et se renouvelle peu, malgré le va-et-vient des marées. Elle est plus chaude et plus éclairée, les courants de dérive résiduelle (c’est-à-dire, à sans compter le mouvement des marées) y sont plus faibles. Parmi tous les paramètres qui jouent sur la quantité d’algues échouées, le flux d’azote apporté par les fleuves de mai à août est prépondérant puisqu’il est étroitement couplé à la la surface d’algues échouées de la même année.

Traînées d’algues vertes en cours d’échouage dans la ria d’Étel, un exemple en Bretagne de vasière confinée

Traînées d’algues vertes en cours d’échouage dans la ria d’Étel, un exemple en Bretagne de vasière confinée. Crédits : Sylvain Ballu (Ceva)

Qu'est-ce qui contrôle la mobilité des algues vertes ?

Les algues vertes sont des végétaux, à l’origine, fixés sur les fonds durs soit sur des rochers, soit sur d’autres algues (forme épiphyte). La houle et les courants de marée, conjugués à la grande fragilité des thalles, fragmentent les algues vertes et confèrent à ces dernières une mobilité opportuniste. Elles se mettent à dériver jusqu’à des secteurs côtiers où les masses d’eau littorales sont favorables à la croissance accélérée.

Ce confinement peut paraître étonnant en Bretagne dont le littoral est connu pour ses fortes amplitudes de marées. Mais dans certaines baies, même ouvertes vers le large, comme Saint-Brieuc, Saint-Michel-en-Grève, Douarnenez, Concarneau, les courants sont tels que malgré un va et vient de marée important les masses d’eau sont peu renouvelées (on parle de « confinement dynamique ») et comme enfermées dans une nasse invisible.

Les étapes de formation des marées vertes

Trois types de marées vertes

« La plupart des marées vertes observées dans la région sont formées par des algues dérivantes ne contenant quasiment que des algues en forme de lame (ulves ou « laitues de mer »). Maintenues en suspension par les mouvements marins, elles demeurent dans des eaux peu profondes, au-dessus de pentes douces sableuses et où elles tirent profit de la richesse excessive en azote, du fort éclairement, de la transparence de l’eau et de la réverbération du fond clair. Ce type de marées vertes est alimenté notamment par des stocks résiduels hivernaux d’algues qui ne connaissent plus de phase fixée dans leur cycle de vie.

Mais d’autres types de marées vertes, moins bien connus, ont aussi été identifiés : les marées vertes d’arrachage et celles des vasières. Les premières interviennent également sur des fonds sableux mais après une étape de recolonisation, sous une forme fixée, dans la zone de l’estran ou des petits fonds, en mélange avec des grandes algues de ceintures (laminaires, fucales). Lors des échouages, les algues vertes sont plus ou moins mêlées à du goémon. Les secondes sont observées dans des estuaires, des rias. Les algues vertes croissent sur la vase, parfois plus ou moins enfouies. Elles se reportent probablement d’une année à l’autre par des formes hivernales persistantes, enfouies et fragmentées. Si dans ces vasières, la présence d’algues vertes est naturelle jusqu’à un certain niveau de développement, sur sites sableux, leur présence en quantité témoigne d’une mauvaise qualité écologique des masses d’eau. » 

(Sylvain Ballu, responsable de la surveillance des échouages d'algues vertes au Centre d'étude et de valorisation des algues (Ceva) )

photo Emmanuele Savelli
Emmanuèle Savelli
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Pôle communication
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