Dernière mise à jour le : 12 juin 2020

Les dunes du littoral breton

Les dunes illustrent parfaitement l’ambivalence du rapport entre l'Homme et la nature. Elles sont prisées par les touristes mais toute activité y est fortement réglementée. Alors qu’elles sont par essence mobiles, nous faisons tout pour les fixer. Nous craignons leur dérive le long de la côte et les risques associés de submersion marine dans l’arrière-pays. Pourtant, chaque tempête nous le rappelle : avec les dunes, nous cherchons à dompter ce qui ne peut l’être. Même si par une gestion pragmatique, il est possible de préserver au moins temporairement sa richesse écologique.

Les dunes bretonnes

La Bretagne n’offre pas les grandes plages des Landes, du Cotentin ou du Nord de la France. Ici, plages et dunes sont plutôt modestes, à l’état de fragments, nichées entre des pointes rocheuses, surtout le long de la Manche, entre la baie de Morlaix et celle du Mont-Saint-Michel. On estime qu’il existe près de 120 sites dunaires dans la région, couvrant plus de 11 110 ha pour un linéaire côtier total de 258 km.  Il n’y a que dans le Finistère et le Morbihan que les sables littoraux s’étirent sur plusieurs kilomètres et s’étalent sur une bande côtière dont la largeur peut atteindre un kilomètre. Le plus grand cordon dunaire de Bretagne est le site des Dunes de Keremma, situé dans le nord Finistère, avec 5 km de long et 500 à 1 000 mètres de large.
 

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Crédit : Les dunes de Keremma, site naturel protégé appartenant au Conservatoire du littoral (Finistère)  |  AdobeStock

 

Du sable transporté par le vent

Certains îlots bretons, comme l’île Molène devant Trébeurden (Côtes-d’Armor), sont faits exclusivement de sable. Ces accumulations sont le plus souvent situées à l’abri de massifs rocheux, comme à Aganton, Callot, Houat ou à Saint-Nicolas, dans l’archipel de Glénan. Leurs sables ont été apportés par le vent et viennent de vastes plages aujourd’hui submergées. C’était il y a environ 5 000 ans lorsque le rivage se rapprochait de sa position actuelle.

Ce n’est que plus tard, à différentes époques selon leur localisation en Bretagne, que les dunes se sont formées sur le continent. Pour certaines d’entre elles, cela a commencé dès l’Âge du Fer, et cela s’est poursuivi au Moyen-Âge. Pendant cette période, le niveau marin était stable ce qui a favorisé l’accumulation du sable en bordure des plages. D’autres massifs sont nés à la suite du transport éolien de sable vers l’intérieur des terres pendant les périodes de dégradation climatique comme au Petit Âge Glaciaire, entre la fin du Moyen-Âge et le XIXe siècle. De violentes tempêtes ont alors déstabilisé les cordons littoraux et déplacé le sable vers l’arrière-pays. Des archives historiques indiquent que des avancées sableuses ont eu lieu à plusieurs reprises sur les côtes armoricaines, entre 1700 et 1800. Les habitants de Tréménac’h (dans l’actuelle ville de Plouguerneau) ont par exemple souffert de l’invasion de leur village par la dune, à tel point que l’église de la commune a fini par disparaître, « noyée par le sable ».
 

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Crédit : Yannick LAGEAT, 2019  |  Iliz Coz, la "vieille église" désensablée de Tréménac'h.

 

La migration dunaire

Le phénomène de migration dunaire (avancée du front de dune vers l’intérieur des terres), est à l'origine de l'ensevelissement de nombreux sites. Archéologues et géologues s’intéressent de près à ces précieuses archives. Chaque site est susceptible de dévoiler des sols anciens, des silex taillés, des mégalithes (menhirs et tombes), une chapelle ou un village. Ainsi, des menhirs dressés ont été découverts dans les carrières de Kerharo et Kerdraffic à Plomeur (Finistère), aujourd’hui devenues des zones humides. De même, la dune de Gâvres a révélé une allée couverte, un village médiéval a été trouvé au sud de Quiberon et une église ensevelie depuis le XVIIIe siècle a été retrouvée sur la côte nord de Plouguerneau.

Une chronologie des ensablements sur les côtes bretonnes entre 1675 et 1825 a été réalisé par des géographes de l'Université de Bretagne Occidentale à partir d'archives historiques.

 

 

Source :  Aeolian activity on the coast of Brittany in the 18th century, 2019 |  Chronologie des ensablements sur les côtes bretonnes entre 1675 et 1825.

 

Évolution saisonnière

Les dunes mobiles menaçaient autrefois les villages et envahissaient les terres cultivées. À l’heure actuelle, la plupart des dunes en Bretagne sont fixées. Mais au cours de l’année, la plage et la dune embryonnaire changent de forme sous l’influence du vent et des vagues. En hiver, la plage maigrit et le pied de dune est taillé en falaise par la mer. Ce phénomène est particulièrement spectaculaire après les marées de vive-eau et les tempêtes. En été, au contraire, la plage engraisse et la dune se reconstruit. Cette zone est particulièrement instable car les échanges de sable au sein du système dunaire sont importants. Il suffit souvent d’une tempête pour réduire à néant les gains de plusieurs années.

 

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Serge Suanez (UBO)  |  Pendant les tempêtes de l'hiver 2013-2014, la dune du Vougot a subit une forte érosion.

 


Tout aussi naturellement, le sable se déplace le long de la côte. Dans le cas de houles obliques (dérive littorale), une partie de la dune disparaît alors que plus loin - parfois même très loin - le rivage dunaire progresse. Les sédiments en transit s’arrêtent dans les zones moins exposées ou lorsqu’ils rencontrent un obstacle. Dans le cas de houles perpendiculaires à la côte, le sable arraché à la dune est entraîné directement sous l’eau et contribue ensuite, en période de calme, à la réalimentation de la plage.
 

L'érosion dunaire

Une dune a besoin d’apports réguliers pour se maintenir. Or, le stock de sable de la plage qui l’alimente fluctue naturellement dans le temps, et actuellement, les apports marins sont déficitaires.

Presque partout, les rivages dunaires perdent du terrain.

Sur l’ensemble de la région, on constate que le trait de côte a tendance à reculer vers l’intérieur des terres, particulièrement aux dépens des dunes. Les activités humaines ont également un rôle à jouer dans l’érosion dunaire. D’une part, les aménagements côtiers (ports, urbanisation) et l’extraction de granulats en mer renforcent l’action destructrice de la houle (de façon générale, celle-ci soustrait plus de sable qu’elle n’en apporte). D’autre part, loisirs et tourisme se sont intensifiés sur l’ensemble du littoral. Enfin, de nombreuses extractions en avant des plages - voire sur les plages elles-mêmes (comme à Fréhel et en baie de Goulven) - ont créé des vides que la mer a tendance à combler en rongeant les cordons dunaires. Aujourd’hui interdits, certains sites subissent encore ponctuellement des extractions de sable destructrices ou sont souillés par des décharges sauvages.

 

L’érosion dunaire se manifeste par les siffle-vent (une encoche d’érosion éolienne qui s’auto-entretient à la base de la pelouse dunaire) et les caoudeyres (profondes excavations plus ou moins arrondies). Le vent profite de la moindre entaille créée par le piétinement, le passage de chevaux ou de véhicules à travers les dunes pour redoubler de violence. Lorsque siffle-vent et caoudeyres se multiplient, on assiste au démantèlement de la dune. Sans nouvel apport de sable pour reconstituer le cordon dunaire et sans végétation pour le fixer, le sable se disperse dans l’arrière-pays. C’est ce qui s’est passé en baie d’Audierne après les tempêtes de 1966.

 

Une fonction écologique importante

Pourquoi protéger les dunes ? Pourquoi ne pas laisser ces milieux naturellement changeants évoluer, quitte à ce qu’ils disparaissent ? Il y a plusieurs raisons à cela. Notamment, le fait que les dunes fournissent la meilleure des protections contre les tempêtes et les débordements de la mer. Ainsi, la forte tempête du 10 mars 2008 - associée à de forts coefficients de marée – a bien montré partout en Bretagne que lorsque le front dunaire est dégradé, la mer s’engouffre rapidement.

Outre la cinquantaine de plantes rares ou protégées qu’ils recèlent en Bretagne, les milieux dunaires ont une fonction écologique importante pour la faune migratrice ou sédentaire. Ils accueillent toute l’année des centaines d’espèces d’invertébrés. Et à certaines saisons, de nombreuses espèces d’amphibiens et d’oiseaux en dépendent pour se nourrir ou se reproduire. Plus d’une centaine de dunes de la région sont reconnues zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique. La plupart sont protégées au titre de leur biodiversité (en tant qu’habitat ou pour les espèces rares y vivant) et sont intégrées dans le réseau écologique européen Natura 2000, ou font partie d’une réserve naturelle comme celle de la baie de Saint-Brieuc. Les sites dunaires sont également préservés au titre de leurs qualités paysagères en tant que sites inscrits ou classés, ou en faisant l’objet d’une opération Grand Site de France, comme c’est le cas pour le massif qui s’étend de Gâvres à Quiberon.

 

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Crédit : Xavier Hindermeyer / Terra  |  Dunes mobiles embryonnaires avec chou marin

 

Intervenir ou non ?

Qui prend soin des espaces dunaires ? Syndicat mixte, commune ou communauté de communes, conservatoire du littoral et des rivages lacustres, office national des forêts, association, conseil général, etc. Il y a quasiment autant de gestionnaires que de sites. Ils sont d’ailleurs souvent plusieurs à intervenir en un même lieu. Car, comme pour les autres espaces naturels, la protection des dunes se renforce au fur et à mesure des acquisitions foncières. La plupart du temps, seule une politique coordonnée permet d’agir sur une zone cohérente d’un point de vue écologique.

Ceux qui gèrent les dunes mènent deux objectifs de front : restaurer le caractère original du site, et canaliser la fréquentation humaine. Ils luttent contre l’érosion, et cherchent à préserver la biodiversité ainsi que les qualités paysagères. Contrer les destructions causées par le vent et la houle exige d’intervenir à long terme mais aussi juste après une tempête. La priorité : fixer la couverture végétale. Pour cela, on canalise les cheminements, et on isole physiquement les secteurs en cours de restauration ou à protéger. Pour « aider la nature », il est possible de planter des oyats sur les dunes blanches les plus dégradées, et même de donner un coup de pouce supplémentaire en les reprofilant comme sur le tombolo des Chevrets, près de Rothéneuf. Sur le haut de plage, la collecte manuelle des déchets est aussi fortement recommandée ; elle maintient en place, sur la laisse de mer, les fertilisants de la dune embryonnaire.

 

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Crédit : Guillaume Esteva-Kermel  (CCPBS) |  Chantier participatif de plantation d’oyats pour renforcer la dune à Treffiagat (Finistère).

 

Intervenir ou non ? Telle est la question pour le gestionnaire. Contrairement à une falaise, la dune est naturellement changeante. Cela fait partie intégrante de son fonctionnement écologique. Si sa flore est si particulière, c’est en grande partie grâce à sa dynamique sédimentaire naturelle. D’ailleurs, les préconisations des spécialistes sont on ne peut plus claires : « pour ce type d’habitat, la gestion sera basée, dans la mesure du possible, sur la non-intervention. »

 

Mieux comprendre

Auteurs : Morgane Guillet et Emmanuèle Savelli (OEB)
Collaborateurs : Benjamin Buisson (CD22), Gilles Camberlein (CD22), Jean-François Le Bas (CD35), Isabelle Gay (Conservatoire du littoral), Dominique Halleux (Conservatoire du littoral), Gwenal Hervouët (Conservatoire du littoral), Emmanuel Michalowski (Dreal Bretagne), Jean-Pierre Ledet (Dreal Bretagne), Gérard Prigent (Dreal Bretagne), Bernard Hallegouët (UBO), Emmanuelle Elouard (Syndicat mixte Gâvres-Quiberon), Marion Hardegen (CBNB)
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