Comment les marées vertes ont fait naître une situation de crise écologique en Bretagne

Par Adeline Louvigny (OEB)
en collaboration avec Alix Levain (UBO)
Mise à jour : 29 février 2024
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Documentation : LEVAIN, Alix. Vivre avec l'algue verte: médiations, épreuves et signes. 2014. Thèse de doctorat. Muséum National d'Histoire Naturelle. 

Algues vertes échouées

Alix Levain est anthropologue et chargée de recherche CNRS. Depuis sa thèse « Vivre avec l'algue verte : médiations, épreuves et signes », elle s’intéresse au phénomène des marées vertes comme situation de crise et de changement environnemental, sous l’angle sociologique de ceux qui y sont confrontés. Ses travaux permettent de rendre compte de la complexité du vécu des différents acteurs face à ce phénomène.

Quelle a été la réaction des scientifiques face aux demandes répétées d'affinement et de revalidation des connaissances sur les mécanismes et le phénomène des marées vertes ?

[Alix Levain (UBO)] « La question de la description des mécanismes et du phénomène des marées vertes n’était pas quelque chose de très compliqué scientifiquement. Quand on écoute les chercheurs qui ont travaillé dessus, entre 1985 et 1990, ils considéraient qu’ils en avaient fait le tour assez rapidement, et que la connaissance qu’ils avaient produite était robuste. D’autant plus qu’on était sur des phénomènes d’eutrophisation assez classiques, qui ont été énormément étudiés dès les commencements du développement de l’écologie scientifique.

La grosse surprise pour ces chercheurs, ça a été de se rendre compte que ce n’était pas audible, pas recevable. Ça faisait mal de recevoir ça, dans la mesure où, à l’époque, il n’y avait pas de remise en question du modèle agricole qui avait été élaboré, construit, encouragé par les institutions à partir de l’après-guerre. Il y avait des voix discordantes, mais elles étaient plutôt minoritaires, et par comparaison faiblement structurées.

Le premier réflexe a été finalement d’épuiser toutes les autres options possibles, en particulier les rejets de phosphates, avant de se pencher sur les composés azotés, sur lesquels les opérateurs publics avaient peu de prise. Cette trajectoire de prise en charge des pollutions diffuses est quelque chose qui a été observé en Bretagne, mais aussi partout où il y a eu des problèmes d’eutrophisation, comme en Scandinavie ou dans les grands lacs américains. On essaye d’abord d’épuiser tout ce qui nous paraît efficace avant d’ouvrir cette grande boîte de Pandore qu’est le cycle de l’azote, avec ses molécules incontrôlables. En règle générale et tout au long du XXème siècle, on a commencé par travailler sur l’assainissement urbain et les pollutions industrielles ponctuelles, puis l’assainissement collectif des particuliers en milieu rural, puis enfin sur l’azote et les pollutions agricoles. »

Glossaire : « L'eutrophisation consiste en un enrichissement excessif des lacs, des cours d'eau, des eaux littorales peu profondes, comme les estuaires, par des apports massifs de sels nutritifs (nitrates et phosphates) qui induisent la prolifération des plantes aquatiques. Cette biomasse en excédent fait chuter la teneur en oxygène. L'eutrophisation aboutit à terme à la disparition de la vie dans l'eau. » (Source : Ressources de géographie pour les enseignants, Géoconfluences)

« La recherche de connaissances ou l’invocation d’un besoin de connaissances supplémentaires, c’est une variable d’ajustement dans les situations conflictuelles où l’arbitrage politique est difficile. »

« Avec le recul, les chercheurs spécialistes de l’eutrophisation côtière et des marées vertes témoignent aujourd’hui du fait que ce travail leur a demandé beaucoup d’énergie, de résistance. Parce qu’il leur était finalement toujours demandé d’être plus précis, plus sûrs d’eux-mêmes, de démontrer en permanence la pertinence de leurs travaux. C’est quelque chose de bien connu des sciences sociales : la recherche de connaissances ou l’invocation d’un besoin de connaissances supplémentaires, c’est une variable d’ajustement dans les situations conflictuelles où l’arbitrage politique est difficile. »

Comment ont réagi les habitant·es ?

[Alix Levain (UBO)] « Une enquête qui avait été menée par l’anthropologue Monique Le Chêne en baie de Saint-Brieuc montrait très bien que le discours sur les algues vertes était extrêmement indexé sur l'histoire et la trajectoire biographique des individus. Que ce soit la reconnaissance et la dénonciation du lien entre agriculture intensive et marées vertes, ou au contraire la négation, la relativisation ou le questionnement de ce lien. Plus les personnes interrogées étaient historiquement proches du milieu rural et du milieu agricole, plus elles avaient d'attaches dans ce milieu-là, plus elles mettaient à distance les discours d'alerte sur les dommages environnementaux de l'agriculture. Ces personnes ont ou revendiquent une forme d'autochtonie, donc un lien très fort avec le territoire, et se solidarisent de son histoire. 
Quand on interroge des gens qui ne sont pas militants, et qui n’appartiennent pas à une famille d’agriculteurs en activité, beaucoup ont des positions pondérées, balancées. Il y a ce profond désir d’être équilibré dans son jugement, modéré. Il y a cette peur de voir une conflictualité frontale s’installer sur le territoire. »

Glossaire : « Au sens large, en langue française, l’autochtone est le local, celui qui est « du pays », par opposition à l’étranger (allochtone)»(Source : Ressources de géographie pour les enseignants, Géoconfluences)

«  Il y a ce profond désir d’être équilibré dans son jugement, modéré. Il y a cette peur de voir une conflictualité frontale s’installer sur le territoire. »

« Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des mobilisations de la part de personnes installées de longue date. Quand on regarde les premières dénonciations des marées vertes, elles émanent toutefois principalement de gens déjà politisés, qui sont déjà engagés dans une dénonciation globale des dommages sociaux et environnementaux occasionnés par les transformations agricoles et la modernisation à marche forcée de l’agriculture. Les marées vertes deviennent alors un argument supplémentaire dans un discours déjà construit. »

Comment expliquer le sentiment de souillure ressenti ?

[Alix Levain (UBO)] « L’idée de souillure est renforcée, si ce n’est indissociable, de la mise en tourisme balnéaire du littoral. La honte est une émotion sociale, il n’y a pas de honte s’il n’y a pas de mise en scène de soi. Le littoral balnéaire, c’est un espace de mise en scène de la beauté du territoire pour les touristes, les visiteurs.

La honte, et la symbolique, restent assez fortes même chez ceux qui vivent avec les marées vertes sans trop de problèmes. Ce qu’ils veulent, c’est les ramasser à tout prix, comme ça ils ne sont pas à la merci du jugement d’un visiteur qui va les accuser d’être responsable ou complaisant vis-à-vis de la « pollution ».

D’une certaine façon, au-delà des victimes directes, ce ne sont pas tant les marées vertes qui matériellement sont une souffrance, c’est ce qu’elles disent, ce qu’elles racontent. »

Que retenir ?

  • S’il est admis aujourd’hui que la réduction des fuites d’azote agricole est le principal levier d’action pour lutter contre la prolifération des algues vertes, le chemin de validation des connaissances scientifiques autour du phénomène a été long et semé d’embûches, les institutions publiques et professionnelles agricoles demandant continuellement aux scientifiques un affinement et une revalidation des connaissances.

  • Cette situation conflictuelle a été rendue visible par des sortes de « combats médiatiques » entre représentants du milieu agricole, et militants environnementalistes, via différentes manifestations, rassemblements, campagnes de publicité. Mais le vécu des habitants face aux marées vertes ne peut pas se résumer à cette opposition « écolo versus agriculteurs ».

  • Même s’il y a cette volonté d’avoir des positions pondérées, dès les premiers témoignages du phénomène dans les années 1970, les marées vertes sont perçues comme une souillure, et vécues comme une honte pour les habitants des territoires concernés.

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Adeline Louvigny
Rédactrice scientifique
Pôle communication
02 21 76 58 97

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