Dernière mise à jour le : 8 avril 2022

Protéger les points de vue paysagers en Bretagne, protéger la ressource paysagère

Les vallées, l’espace littoral, les Monts d’Arrée ou encore les Montagnes noires offrent des points de vue paysagers privilégiés de par leur géomorphologie. Avec la forte anthropisation du territoire et un taux de boisement toujours plus élevé dans la région, de nombreux points de vue se ferment. Les horizons sont obstrués par la végétation ou la construction. Cette disparition progressive induit une perte de ressources en matière de qualité paysagère. Aujourd’hui, des démarches à l’échelle locale peuvent être menées pour protéger les points de vue paysagers.

Protéger les points de vue paysagers, développer des ressources ?

Les points de vue paysagers sont définis selon trois critères fondamentaux.
Le premier est l’accessibilité. Les points de vue paysagers sont d’abord des lieux aisément accessibles par des observateurs[1]. L’observation d’un point de vue peut s’effectuer à l’arrêt (le corps immobile), à pied (le corps en mouvement), ou de manière véhiculée (en vélo, en voiture, en train, etc.).
Le second critère est lié à l'échelle paysagère. En effet, le point de vue permet « d'embrasser un large paysage » qui est constitué d'une succession de plans tels un tableau[2].
Le dernier critère est relatif à sa signification sociale. La vue offerte à l’observateur « présente un intérêt »[3]. Pour exemple, elle permet de saisir les logiques d’organisation d’un territoire et de ses paysages[1]. Elle peut offrir des perspectives sur un monument historique (château, église, etc.).

 

 [1] Définition issue de l’Atlas des paysages du Morbihan.
 [2] Définition issue de l’Atlas des paysages d’Ille-et-Vilaine.
 [3] Tourneaux François-Pierre, 1987, « Paysages reconnus. Essai de localisation des paysages recommandés et utilisé dans l’espace français », Bulletin de l’association géographique française, n°2, p. 187.
 [4] Définition issue de la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie d’Ile-de-France, 2013, Prise en compte du paysage dans les documents d’urbanisme, Guide pour une meilleure prise en compte des paysages dans le cahier des charges des Scot, PLU et cartes communales, dans le cadre du Club paysage, p. 22-27.

 

Protéger / créer un point de vue sur le paysage apporte une plus-value au territoire.

 

Comme expliqué dans la boîte à l’outil  de l’Atlas des paysages d’Ille-et-Vilaine, les points de vue paysagers sont de véritables ressources territoriales :

  1. Ils valorisent les éléments du patrimoine naturel (rivière, massif forestier, etc.) et du patrimoine bâti (silhouette d’un village, édifice maritime, militaire, religieux, etc.) ;
  2. Ils permettent de rendre le site attractif en matière de tourisme ou de ressourcement ;
  3. Ils améliorent le cadre de vie des populations puisqu’ils participent à une gestion cohérente du territoire : des espaces « maintenus » en limitant l’enfrichement et la fermeture par la construction ;
  4. Ils rendent lisibles et intelligibles les paysages dans lesquels nous vivons.

 

Aujourd’hui, de nombreux points de vue sont considérés à enjeu puisqu’ils sont en jeu, avec une probabilité de les perdre ou a contrario de les préserver[4]. Dans l’aménagement du territoire, « les points de vue peuvent être créés et / ou guidés par une construction ou une simple ouverture visuelle. Ils ont pour objectif de mettre en valeur le paysage, la silhouette d’un bourg ou un simple élément dans le paysage »[2]. Une variété d’expressions montre la diversité des possibles pour discuter des points de vue paysagers.

 

Glossaire du point de vue

 

 

Belvédère : « Lieu à partir duquel il est permis d’embrasser d’un coup d’œil une scène de paysage. Belvédère est synonyme de point de vue lorsque celui-ci est dominant et offre une vue panoramique »[5].

Belvédère naturel : « Il désigne un lieu qui domine le paysage par sa hauteur d’où l’on peut contempler une vaste étendue de territoire »[6]. Le haut des falaises ou les sommets des petites montagnes bretonnes sont les belvédères naturels privilégiés.

Belvédère construit : « Construit sur le sommet d’une élévation ou conçu pour se hisser en hauteur, il se dissimule ou s’élève dans le paysage pour offrir une vue dégagée sur les environs ». Plusieurs éléments paysagers peuvent signifier un belvédère construit : la passerelle, le kiosque, le promontoire, etc.[6]

Cône de vue : « Lorsque notre œil voit, il embrasse, en fait, un cône de vue (autour de l’axe de notre vue). L’ensemble des éléments perçus constitue alors comme un cône dans l’espace à 360° qui nous entoure. On désigne précisément par cône de vue la part d’un paysage qui se révèle signifiant à partir d’un point de vue privilégié. »[7]

Co-visibilité : « Lorsqu’un objet est visible dans le cône de vue d’un point de vue privilégié (en général un monument historique), il entre en co-visibilité avec le lieu du point de vue (et, si c’est le cas, du monument historique). »[7]

Fenêtre paysagère : vue de l’observateur depuis un lieu défini et qui est obstrué partiellement par un écran naturel (feuilles, arbres, haies, etc.) ou artificiel (maison, élément architectural, sculpture, etc.).[8]

Intervisibilité : « On parle d’intervisibilité lorsqu’il existe des interactions visuelles entre deux objets. »[7]

Ouverture paysagère : lorsqu’un territoire est abandonné par l’homme, la nature (re)conquis cet espace et a pour effet de fermer les vues sur le(s) paysage(s). L’objectif est donc de regagner ces vues en ouvrant des fenêtres sur le paysage. Nous pouvons aussi parler de réouverture paysagère.[9]

Panorama : « Vaste paysage que l'on découvre d'une hauteur, que l'on peut contempler de tous côtés. »[10]

Perspective historique : vue sur un paysage patrimonial aillant une ou plusieurs représentations durant l’histoire.

Point de vue : « Lieu depuis lequel la vue sur le paysage est particulièrement intéressante. Les points de vue […] se situent souvent en point haut pour permettre une vue d’ensemble sur le paysage. »[6]

Point de vue remarquable : Point de vue aisément accessible, permettant d’embrasser un large paysage. Situés en hauteur, les points de vue ont un rôle essentiel de « respiration » dans la perception du paysage. Ils permettent également de saisir les logiques d’organisation d’un territoire et de ses paysages. Un point de vue constitue une reconnaissance sociale vis-à-vis d’un paysage ou d’un élément de paysage.[7]

Promenade balcon : « Ce terme désigne des sentiers ayant une ouverture sur le paysage environnant. Ces itinéraires "voies douces" ou uniquement pédestres sont aménagés et balisés pour la découverte du paysage ». Cette typologie se traduit par des promenades sur les berges, des voies vertes, des sentiers de randonnées, etc.[6]

Route paysage : « C’est un axe de découverte de la richesse des paysages d’un territoire et de son patrimoine. L’itinéraire de la route paysage a pour objectif de mettre en scène les ambiances et vue sur les paysages traversés. Il est spécifiquement aménagé et balisé pour découvrir une succession de points de vue. »[6]

Silhouette paysagère : Formes que mimes les éléments constitutifs du paysage sur l’horizon. Si le paysage nommé est urbain, alors nous parlerons de la skyline de la ville, et s’il est naturel alors se sera la canopée des végétaux.

 

 [5] Définition issue de l’Atlas des paysages du Morbihan.
 [6] Définition issue de l’Atlas des paysages d’Ille-et-Vilaine.
 [7] Définition issue de la Direction Régionale et Interdépartementale de l’Environnement et de l’Énergie d’Ile-de-France, 2013, Prise en compte du paysage dans les documents d’urbanisme, Guide pour une meilleure prise en compte des paysages dans le cahier des charges des Scot, PLU et cartes communales, dans le cadre du Club paysage, p. 22-27.

 [8] Définition issue du volet paysager de l’étude d’impact de la ferme éolienne du Nilan.
 [9] Définition issue du glossaire de Géoconfluences.
 [10] Définition issue du Centre national des ressources textuelles et lexicales.

 

Que nous dit la loi ?

Dans le code de l’urbanisme, l’article L 151-19 permet de protéger des points de vue paysagers dans le règlement du Plan local d’urbanisme (intercommunal). En effet, le règlement peut identifier et localiser des éléments de paysage ainsi que des quartiers, des espaces publics, des monuments, etc. dans le but de les protéger, de les conserver, de les mettre en valeur ou de les requalifier pour des motifs d’ordre culturel, historique ou architectural. Plusieurs typologies d’espaces sont potentiellement concernées par le règlement : 

  • les zones naturelles : espaces boisés, prairies, berges, zones humides, etc. ;
  • les zones bâties : quartiers, ensembles homogènes, villas d’un type architectural particulier, espaces publics, etc. ;
  • les zones à caractère spécifique : bâtiments militaires, bâtiments religieux mais également des fermes, bâtiments à usage artisanal ou industriel, etc.

 

Quelles représentations culturelles sur son territoire ?

Les points de vue paysagers peuvent être déterminés selon les représentations culturelles anciennes et actuelles sur le territoire. Les cartes postales anciennes offrent de nombreux panoramas sur les paysages bretons et valorisent les motifs paysagers appréciés par le plus grand nombre. Véhiculées en masse, les cartes postales ont participé à faire connaître le point de vue.

Le diaporama ci-dessous donne à voir les différentes manières de mettre en scène les paysages, et a fortiori, propose une diversité de points de vue paysagers.

 

 

Ce travail d’archivage peut être complété par les représentations artistiques qui révèlent le territoire (film, peinture, gravure, etc.)[11]. Par exemple, l’artiste-peintre Yvonne Jean-Haffen (1895-1993) a représenté de nombreux points de vue bretons : Camaret-sur-Mer, le Cap Fréhel, le Böel, Pléchatel, Ploumanac'h, etc.
Une fois les données compilées, il est nécessaire de faire du terrain afin de savoir si les points de vue sont encore d’actualité c’est-à-dire s’ils sont suffisamment accessibles par les observateurs.
Cette base documentaire peut être mise en comparaison avec les représentations contemporaines pour répondre à la question suivante : ce point de vue paysager fait-il encore sens pour les populations ? Les plateformes de photographies de libre droit, comme Pixabay, peuvent être analysées.

 

Prenons des cas concrets, sur ledit site de photographies libres de droit, nous retrouvons trois points de vue paysagers observés plus haut avec, avec quelques différences techniques et de cadrage : la pointe du Grouin à Cancale, la plongée sur Dinan et la silhouette d’Auray. Ces points de vue sont reconnus par les populations et sont synonymes de valeurs paysagères. De la même manière, les images véhiculées par les offices de tourisme peuvent alimenter l’analyse culturelle.

Pour aller plus loin, il est possible d’organiser un concours photo auprès des habitants pour confirmer l’intérêt des points de vue et pour en identifier de nouveaux. La thématique pourrait être la suivante : « photographier les points de vue représentatifs de votre commune ». Ce chantier peut être corrélé avec une pratique de terrain.

 

[11] Quelques ouvrages de référence :

  • Delouche D., 2011, Les peintres de la Bretagne, éditions Palantines, Quimper.
  • Kerlo L., Le Bihan R., 1998, Peintres de la Côte d’Émeraude, 160 peintres du Mont-Saint-Michel à Erquy, éditions du Chasse-Marée, Douarnenez.
  • Kerlo L., Duroc J., 2004, Peintres des Côtes de Bretagne, 2. De la baie de Saint-Brieuc à Brest, éditions du Chasse-Marée, Douarnenez.
  • Kerlo L., Duroc J., Le Bihan R., 2004, Peintres des Côtes de Bretagne, 3. De la rade de Brest au pays Bigouden, éditions du Chasse-Marée, Douarnenez.
  • Kerlo L., 2006, Peintres des côtes de Bretagne. 4. de Quimper à Concarneau, de Pont-Aven à l'anse du Pouldu, Douarnenez, éditions du Chasse-Marée.
  • Kerlo L., 2007, Peintres des côtes de Bretagne. 5. De la rade de Lorient à Nantes, Douarnenez, éditions du Chasse-Marée.

 

 

Comment définir de nouveaux points de vue sur son territoire ?

Outre la vérification sur le terrain des points de vue « culturels », le terrain peut être investi pour localiser de nouveaux points de vue non répertoriés dans les représentations culturelles. Tout d’abord, les cartes IGN au 1/25 000 localisent des points de vue. L’analyse cartographique donne déjà un aperçu des potentialités. Par la suite, arpenter les sentiers découverte ou les chemins de randonnées, accompagnés si possible des habitants ayant une bonne connaissance du territoire, permet de prospecter les éventuels points de vue à conserver. Ce travail permettra aussi de communiquer et de valoriser les ressources paysagères sur le territoire.

En parallèle, l’exploration du paysage automobile peut être aussi réalisée afin de réglementer les points de vue paysagers. L’Audiar a, par exemple, en 1992, identifié un ensemble de sites : les sites de perception ponctuelle de la ville, les sites de perception continue de la ville et les perceptions visuelles ponctuelles de sites exceptionnels en amont du projet routier[12]. Cette anticipation débouche alors sur une réflexion paysagère dans le projet d’aménagement et limite possiblement l’artificialisation de certaines zones en conservant les points de vue.

[12] AUDIAR, 1993, Projet de paysage, 20 propositions pour l'Agglomération de Rennes.

 

Se concerter, décider et créer

La somme des points de vue (culturels, artistiques, habitants, de découverte, depuis la route) peut être présentée à la gouvernance territoriale. En concertation, cette instance peut décider, en faisant si possible une visite de terrain, des points de vue à intégrer dans les documents de connaissance et / ou de planification. Le travail d’investigation est en adéquation avec la conception d’un plan de paysage, d’une charte de paysage ou encore d’une charte de Parc naturel régional. Pour protéger juridiquement les point de vue paysagers, ils doivent être règlementer dans le PLU(i) avec une mise en débat lors de l’élaboration du document.

Par ailleurs, la gouvernance territoriale peut mettre en œuvre un projet de paysage où l’objectif serait de mettre en scène les points de vue paysagers avec la création de promontoires, de belvédères, de cabanes d’observation ou autres curiosités. Paysagistes, concepteurs et artistes peuvent collaborer en valorisant la dimension visuelle du paysage, voire/et aussi/et pourquoi pas ses autres dimensions pour une expérience polysensorielle.

 

 

Mieux comprendre

Auteurs : Caroline Guittet (OEB), Nolwenn Invernizzi (OEB)
Collaborateurs : Bastien Ruhland (Université Rennes 2)
Organisme Associé
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