Dernière mise à jour le : 12 juin 2020

Les cordons de galets en Bretagne

Les accumulations de galets forment d’étranges barrières naturelles. La plus imposante et la plus belle illustration de ces milieux en Bretagne est sans nulle doute le sillon de Talbert (Côtes-d’Armor). Depuis les deux derniers siècles, ces environnements fragiles régressent en l'absence d'apports nouveaux de galets.

DES FORMATIONS LITTORALES ORIGINALES

Les cordons de galets sont l’équivalent rocheux des dunes sur les plages. Ce sont des accumulations sédimentaires (de galets), étirées le long du littoral, provenant de l’érosion des falaises. Ils constituent généralement la partie haute d'un estran essentiellement sableux, et protègent certaines zones basses comme des lagunes ou des marais. Le terme générique « cordons de galets » regroupe en réalité trois types de formations littorales :

  • Les plus fréquents sont appelés flèches à pointe libre : ils possèdent une pointe divaguant librement dans la mer. Le sillon de Talbert est la plus grande flèche littorale de galets de la région et la plus touristique ;
  • Certains sont fixés par les deux extrémités à la terre ferme : ce sont les cordons de barrages abritant des zones humides ;
  • Les cordons adossés sont plaqués contre les falaises.

Les cordons de galets ne sont pas faits… que de galets. Ce sont en réalité des mélanges où s’agglomèrent des limons, du sable et des graviers, qui souvent emballent des galets plus ou moins grands. La part de chaque fraction diffère d’un lieu à l’autre et varie même au sein d’un site.

 

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Crédit photo : Jérôme Ammann, CNRS  |  Le sillon des Anglais, flèche de galets

 

Concentrés sur la côte Nord

Quasiment toutes les flèches et cordons de galets se trouvent sur la moitié nord des côtes bretonnes, tandis qu’en Bretagne Sud, il n’y a que celles de Dibenn et de Bétahon. L’inégale répartition s’explique par une disponibilité en matériel grossier très variable selon les secteurs littoraux.

 

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Localisatin des cordons et flèches de galets en Bretagne  |  Données : UBO.  |  Réalisation : OEB, 2009.

 

Cordons et flèches sont plutôt de dimensions modestes dans la région. En rade de Brest, les flèches ne dépassent guère quelques centaines de mètres de long. Elles culminent la plupart du temps à quelques décimètres au-dessus du niveau des plus hautes mers de vive-eau. La seule qui sort du lot, le sillon de Talbert, mesure 3,2 km de long et représente un stock de 1,24 million de m3 de sable, graviers et galets.

Les cordons de barrage et certaines flèches de galets, comme en rade de Brest ou le sillon de Talbert, abritent à leur revers des zones humides présentant une grande richesse écologique. La plupart d’entre elles sont pour cette raison protégées et intégrées au sein du réseau écologique européen Natura 2000.

 

D’OÚ VIENNENT CES FORMATIONS ?

Une part des galets d’aujourd’hui provient de roches situées à quelques dizaines de mètres sous l’eau sur le plateau continental breton, au large de la côte actuelle. Il y a 18 000 ans, le niveau de la mer se situait 120 m plus bas qu’aujourd’hui, et ces roches étaient à l’air libre ! Le climat de la Bretagne était de type périglaciaire : les roches étaient ainsi soumises au gel, les faisant exploser en une multitude de fragments anguleux. Le climat s’est réchauffé il y a 15 000 ans, et le niveau de la mer est remonté rapidement. Les vagues ont alors édifié les premiers cordons de galets à partir de ces fragments rocheux qui se sont émoussés progressivement. À mesure que le niveau marin s’est élevé, les cordons de galets ont reculé jusqu’à une position voisine de celle qu’ils ont désormais.

Depuis environ 3 000 ans, la remontée du niveau marin s’est fortement ralentie. Ce ne sont plus les roches du plateau continental qui fournissent les galets à la côte, mais les falaises taillées dans un sédiment meuble et très friable, appelé le Head, que l’on retrouve en abondance dans certains secteurs le long des côtes bretonnes. Actuellement, ces falaises sont les principales sources de matériel grossier pouvant alimenter les cordons de galets. S’y ajoute localement l’érosion de roches très tendres comme les schistes. Mais il semble qu’aujourd’hui, les falaises de Head ne se démantèlent plus aussi rapidement que par le passé. Aussi, les cordons de galets sont de moins en moins alimentés en sédiments. En conséquence, ils résistent plus difficilement aux assauts des tempêtes, reculent vers l’intérieur des terres et se fragilisent jusqu’à se rompre définitivement.

 

VIE ET MORT DES CORDONS DE GALETS

Au même titre que les dunes, les accumulations de galets sont mobiles. L’exposition à la houle et l’énergie des vagues sont des facteurs importants pour la stabilité de ces édifices. Les galets se déplacent de deux façons : 

  • soit le long de la flèche qui a alors tendance à s’étirer, un crochet se formant à son extrémité divagante. Lorsque les apports de galets frais sont insuffisants pour compenser ce déplacement longitudinal, on dit que la flèche se « cannibalise ». L’extrémité libre s’étire au dépend de celle fixée à la côte ;
  • soit de façon transversale, et dans ce cas, le stock sédimentaire recule en « roulant » sur lui-même (phénomène appelé rollover).

Les cordons évoluent par à-coups, avançant ou reculant en fonction de la houle et des marées. C’est lorsqu’une tempête coïncide avec une grande marée qu’ils évoluent le plus. Comme ils sont peu élevés, les vagues peuvent les submerger et ouvrir des brèches. Elles rejettent les galets au revers des flèches où ils se dispersent. Ce faisant, elles diminuent l’altitude de l’édifice sédimentaire et renforcent sa vulnérabilité à la submersion marine. Une brèche d’une dizaine de mètres s’est ainsi ouverte en 2018 coupant en deux le sillon de Talbert.

Lorsque les vagues atteignent tout juste le sommet, le cordon a tendance à s’élever en altitude. Dans ce cas – qui est le plus fréquent, il se reconstruit naturellement sous l’action de la houle. En revanche, dès que les vagues dépassent la crête du cordon, elles le déstructurent. Et ceci d’autant plus qu’elles sont hautes. Pour qu’il y ait équilibre, il faut que les phases les plus destructrices – en général peu fréquentes – n’abaissent pas trop l’altitude du cordon et soient compensées par sa reconstruction. Un équilibre subtil qui se maintient tout au long de l'année.

Hormis le sillon de Talbert, les flèches de galets bénéficient en Bretagne de bonnes conditions d’abri, que ce soit grâce à des hauts-fonds et des îlots qui réduisent considérablement l’énergie des vagues (Dibenn, Bétahon, Linkin) ou comme en rade de Brest par un littoral quasi-fermé limitant l’impact des grandes houles atlantiques.

 

Dorothée James, CNRS.  |  Une brèche coupe le sillon de Talbert en deux depuis 2018.

 

Les algues transportent des galets

Dans les zones côtières peu profondes et suffisamment éclairées, des algues peuvent se fixer aux galets à l'aide de leur « crampon ». Cette structure qui ressemble à une racine a pour fonction d'ancrer ces organismes à leur milieu. Lorsqu’elles sont entraînées par la houle vers le rivage, elles emportent avec elles leur galet. Une fois arrivés sur l’estran, le galet et son algue « porteuse » sont poussés par les vagues qui viennent déferler sur le sable. Les algues à crampons contribuent ainsi au transport sous-marin des galets. Il s’agit d’un phénomène courant sur toutes les formations de galets en Bretagne.

 

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Des algues sur une plage de galets bretonne.  |  AdobeStock

 

LES CORDONS DE GALETS SONT-ILS VOUÉS À DISPARAÎTRE ?

L’incessant mouvement des formations de galets cache en réalité une disparition progressive de ces milieux naturels. En comparant d’anciennes cartes du littoral breton et le trait de côte actuel, les scientifiques du laboratoire LETG de l’université de Bretagne occidentale et du CNRS ont constaté qu’environ 70 % des sites étudiés manifestent des signes d’érosion sur la période récente (1930-2010). Les seuls secteurs qui progressent sont ceux où des falaises s’écroulent à proximité, libérant un matériel sédimentaire frais. La flèche de Bétahon, située sur la façade méridionale de la Bretagne, s’est ainsi avancée vers la mer de 25 cm par an entre 1952 et 2000, grâce à l’érosion rapide des falaises toutes proches. Mais hormis quelques exceptions, la plupart des flèches et cordons de galets se cannibalisent, reculent ou se rompent. Pourquoi ? La cause est avant tout naturelle. Les falaises ne s’érodent pas assez pour fournir des galets en quantité suffisante pour ramener les cordons à l’équilibre. Les cordons subissent ainsi une « sous-alimentation » sédimentaire chronique liée à l’épuisement des sources de galets sur la côte.

 

Le recul et l'avancée des cordons des galets en Bretagne. Source : Long-, Mid- and Short-Term Evolution of Coastal Gravel Spits of Brittany, France. Sand and Gravel Spits, Coastal Research Library, 2015.

 

L'homme peut localement aggraver la perte de galets

Par ses activités, l’homme peut accentuer ces différents facteurs. C’est le cas des ouvrages construits à proximité des flèches (digues, enrochement) qui bloquent le transit des galets et perturbent l’alimentation en matériel frais des cordons. Parfois, comme cela a été le cas dans les années 1970 à 1990 au sillon de Talbert, ces installations, censées protéger le site, favorisent au contraire son érosion. Aujourd’hui interdits, les prélèvements massifs de galets ont amoindri par endroits le stock sédimentaire disponible. Et à cela s’ajoute la surfréquentation touristique de ces lieux déjà fragiles par nature. Mais les forces naturelles restent les principales actrices de la vie et mort des accumulations de galets  la responsabilité de l’homme n’apparaît vraiment que sur des sites où ses activités se concentrent et se perpétuent depuis plusieurs décennies. La preuve : la plupart des flèches de la rade de Brest sont restées à l’écart de toute activité humaine et enregistrent néanmoins une tendance à l’érosion à l’échelle des deux derniers siècles.

 

Le mur de l’Atlantique, construit avec les galets d’Audierne

La baie d'Audierne (Finistère) présentait au XXème siècle un cordon de galets long de 20 km, de Plouhinec à l'isthme de la Torche, et localement appelé Ero Vili (« sillon de galets » en breton). Aujourd’hui, il a quasiment disparu ! À la place se trouve à un cordon dunaire. Cette réduction drastique s'explique par l'utilisation qui en a été faite durant la Seconde Guerre mondiale et les quelques années qui ont suivi.

Dès 1942, on y extrait des galets afin d'obtenir des matériaux pour construire le Mur de l'Atlantique. Selon les estimations des historiens, environ 500 000 m3, soit 1 million de tonnes, ont été retirées de l'Ero Vili. À la suite des Allemands, des entrepreneurs locaux réinvestissent les infrastructures laissées sur place et fournissent des matériaux pour la reconstruction de Brest. Les prélèvements se poursuivent jusque dans les années 1960. De nombreuses maisons du Pays Bigouden ont notamment été construites avec des galets concassés. Les services maritimes de l'époque estiment alors que les prélèvements affaiblissent le cordon et augmentent les risques de submersion marine. 

Aujourd'hui, leurs conséquences se font toujours ressentir. D'autant plus que l’Ero Vili ne peut se reconstituer que par des stocks localisés sur les anciens plateaux d'abrasion marine. Ces derniers sont situés 10 à 15 m plus haut que la limite actuelle du rivage, entre Plozévet et Plovan. Ces sources de galets, piégés en arrière du littoral, ne peuvent être libérées que par l'érosion marine. Or elle est parfois lourdement combattue sur ce secteur pour des raisons de sécurité des habitations.

 

 

Crédit photo :  WikiCommons |  Ancienne usine de concassage de galets de Tréguennec.

 

La tendance à l’érosion des flèches de galets pose la question du devenir de ces édifices sédimentaires et des éventuelles mesures de gestion et de conservation à mettre en œuvre. Les enjeux sont à la fois écologiques et patrimoniaux. Les cordons constituent le premier rempart contre la submersion marine des marais maritimes et protègent ainsi des zones humides à forte valeur écologique. Leur rupture peut donc conduire à la perte d’une biodiversité protégée. De plus, ces flèches constituent en elles-mêmes un patrimoine géomorphologique remarquable en raison de la grande diversité de leurs formes et de l’intérêt scientifique que représente leur mobilité.

 

Mieux comprendre

Auteurs : Morgane Guillet (OEB), Emmanuèle Savelli (OEB)
Collaborateurs : Julien Houron (mairie de Pleubian), Dominique Halleux (Conservatoire du littoral), Marion Hardegen (Conservatoire botanique national de Brest), Pierre Stéphan (UBO)

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