La ressource bocagère et le bois-énergie en Bretagne

Par Alejandro Zermeno Rodriguez et Adeline Louvigny (OEB)
en collaboration avec Marc Le Treïs (AILE), Patrick Souben et Laetitia Guere (DRAAF Bretagne), Emmanuel Faivre, Maëlig Le Beguec et Guy Crouigneau (Région Bretagne), Frédéric Letouzé (IGN)
Mise à jour : 22 janvier 2026
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Photo Bocage et haies

En 2022, les prélèvements de bois du bocage atteignent 515 000 tonnes en Bretagne. Le bocage est principalement valorisé en bois-énergie sous forme de bois-bûche. Bien que l'entretien se développe, l’inscription du bocage dans des pratiques de gestion durable reste un enjeu primordial pour pérenniser la ressource et développer sa valorisation. 

En résumé...

Le bocage est un marqueur fort des paysages bretons. Il joue un rôle agronomique, environnemental et paysager primordial dans notre région où il constitue une composante historique. Son rôle essentiel a été démontré, notamment en matière de protection de l’élevage, des cultures et des sols, mais également en termes de qualité de l’eau, de biodiversité, de séquestration de carbone et de production de bois (CGAAER, 2023).

Mais la ressource en bois bocager est actuellement sous pression en Bretagne, du fait de pratiques trop intensives et de l’arasement d’une partie du linéaire.

Si le linéaire bocager est resté stable ces dix dernières années en Bretagne, c’est notamment grâce aux efforts de plantation de haies réalisés par des agriculteurs et des collectivités, soutenus en particulier par le programme Breizh Bocage. Une partie des arasements constatés sont compensés par ces nouvelles plantations. Le taux annuel d'arasement a diminué de moitié au cours de la dernière décennie, passant de 1 % durant les années 2000 à 0,5 % dans les années 2010. Sa prise en compte progressive et sa protection dans les documents d’urbanisme, ainsi qu’au niveau de la PAC a pu également contribuer à freiner l'érosion du bocage.

Les prairies sont les milieux où l'augmentation des haies est principalement observée (21 %), liée à la plantation par les agriculteurs en élevage bovin en système herbager.  

Le bois du bocage est principalement valorisé en bois-énergie sous forme de bois-bûche, en autoconsommation pour le chauffage domestique (80 %). Il peut aussi être utilisé en bois de paillage, être restitué au sol, ou en bois de service (poteaux, etc.). La mise en place de filières de valorisation, souvent soutenues par les collectivités, peut faciliter la gestion durable des haies. ​

Pour les agriculteurs, la gestion de la haie représente une certaine charge de travail. Il existe un réel besoin d’appui à l’entretien et de mise en réseau d’acteurs pour une meilleure gestion des haies.​  

La ressource en bois bocager sous pression

La ressource en bois bocager en Bretagne subit une forte pression. Les prélèvements issus de l’exploitation et de l’entretien du bocage sont estimés à 515 000 tonnes de bois par an, soit une quantité supérieure de plus de 20 % à la disponibilité technico-économique, qui s’élève à 420 000 tonnes/an.  

La disponibilité technico-économique du bocage 

Les coefficients pour le calcul des productivités de Bouvier (ou disponibilité technico-économique) et de la production biologique (ou accroissement) des haies, sont donnés dans l’étude de l’IGN en 2018 sur la biomasse bocagère en Bretagne.

A partir du référentiel bocager breton 2020 (IGN-Breizh bocage, 2021), la production biologique des haies en Bretagne est estimée à 725 000 tonnes/an. Dans le cadre de conditions économiques de chantier définies par Bouvier (IGN, 2018), 58 % de cette croissance est exploitable, ce qui nous donne une disponibilité technico-économique de 420 000 tonnes/an

L’absence de données sur la mortalité des arbres du linéaire bocager rend difficile une estimation plus précise de cette disponibilité technico-économique. 

 

Ce dépassement peut s’expliquer par le fait que la disponibilité technico-économique est calculée à partir du linéaire de haies arborées et arbustives, qui représente deux tiers du linéaire total. Autrement dit, les prélèvements peuvent avoir lieu sur du linéaire non inclus dans l’estimation du capital d’exploitation.  


Cette pression se manifeste par des pratiques d’entretien et d’exploitation trop intensives qui viennent prélever dans le stock, et par l’arasement d’une partie des linéaires. Cet arasement représente 1/5 du volume des prélèvements, soit environ 100 000 tonnes/an. Les plantations réalisées en compensation des arasements n’entreront en production de bois qu’au terme d’un délai de 20 ans au moins.   

Stock et capital d’exploitation  

En 2020, le linéaire bocager breton est estimé à 148 000 km et représente un stock de 33,5 millions de tonnes de bois sur pied. En ne considérant que les haies dont l'exploitation est économiquement viable (donc avec une densité arborée et arbustive suffisante) le linéaire potentiellement mobilisable est estimé à 100 700 km (IGN 2018, IGN-Breizh bocage 2021).  

C’est à partir de ce linéaire potentiellement mobilisable que la production biologique et la disponibilité technico-économique sont calculées. Le linéaire potentiellement mobilisable est calculé à partir du référentiel bocager breton publié par l’IGN et Breizh bocage en 2021. Cette base de données contient des informations sur la perméabilité des strates végétales de la haie en 2020. En ne conservant que les haies de hauteur et en excluant celles ayant plus de 50 % de perméabilité (ou discontinuité), on identifie la haie incluse dans le capital d'exploitation.

Cette approche est basée sur la méthode de l'étude de l’IGN en 2018 sur la biomasse bocagère en Bretagne, mais adapté pour traitement du référentiel bocager breton (IGN-Breizh bocage 2021). 

Un linéaire bocager stable : des pertes « compensées » par des plantations 

La dynamique complexe d’évolution des arasements peut être approchée via l’enquête Teruti-Lucas 2008-2020 qui fournit des données sur les haies et l’occupation des sols. 

Depuis 2008, le linéaire total des haies est resté relativement stable en Bretagne. Le taux d’arasement de -0,5 % par an entre 2008 et 2020 est contrebalancé par de nouvelles plantations, mais la dégradation de la qualité du linéaire persiste.

L’enquête haie de Teruti-Lucas  

L’enquête haie de Teruti-Lucas 2008-2020, s’appuie sur un inventaire statistique des haies identifiées par photo-interprétation, suivi d’une phase de terrain. L’inventaire englobe les haies en limite de tous types d’occupation du sol (comme les haies en bordure de forêt). Ce linéaire est plus important que ceux de la BD haie de l’IGN ou celui du référentiel bocager breton. Ces deux derniers sont plus restrictifs car ils identifient que les haies arborées en milieu rural, et ne prend pas en compte les haies en bordure de forêt, par exemple.  

L’agriculture, moteur à la fois de la disparition et de la plantation des haies

La disparition du bocage peut s’expliquer principalement par les effets de l’intensification agricole. La rationalisation des structures paysagères agricoles entraîne un regroupement et un agrandissement des parcelles les plus facilement mécanisables, ainsi que l’abandon des tâches les moins productives, telles que l’entretien des haies (Preux T., 2019). L’isolement du linéaire tend ainsi à être un critère d’élimination du bocage, principalement en bordure de voirie (18 %) et de parcelles cultivées (13 %) (Région Bretagne, 2021).

D’un autre côté, l’agriculture est aussi un des moteurs de la plantation bocagère. Les haies situées entre prairies, friches ou landes ont augmenté de 21 % (Région Bretagne, 2021). La croissance de ce linéaire s’explique par l'utilité de la présence de haies pour le confort des animaux d’élevage. L’enquête sociologique, montre en effet une corrélation entre système pâturant et plantations de haies : 68 % des agriculteurs planteurs de bocage sont des éleveurs bovins en système pâturant, et 45 % sont en agriculture biologique (Toussaint & Darot,2021). Ces types d’agriculture ne sont cependant pas représentatifs de la majorité des exploitations bretonnes. 

© Photo Guillaume Bonnel, OPP porté par le département et la DDTM d'Ille-et-Vilaine. Ligne d'arbres taillés en ragosses.

Des pratiques d’entretien trop intensives

La fraction du bocage qui est exploitée, et donc entretenue, s’est considérablement développée, passant de 10 % en 2008 à 59 % en 2020. Pourtant, l’état général des haies montre des signes de dégradation, nécessitant une attention accrue à l'entretien et au renouvellement des haies existantes pour maintenir leur multifonctionnalité (Région Bretagne, 2021). Ce paradoxe apparent peut s’expliquer par le fait que les agriculteurs délèguent, pour la plupart, l’entretien de leur haie, souvent sans objectif particulier de gestion durable.

L’enquête sociologique de Toussaint et Dariot (2021) révèle que, pour les agriculteurs, la gestion de la haie représente une certaine charge de travail. Ils délèguent en grande majorité l’entretien partiel ou complet de leurs haies aux CUMA (Coopérative d’utilisation du matériel agricole), aux ETA (Entreprises de travaux agricoles) et aux collectivités. Ainsi, l’entretien au gabarit, soit une taille uniforme sur toute la longueur de la haie à l’aide d’une épareuse, est très répandue(1). Le passage de cet outil mécanique permet un gain de temps pour les agents d’entretien, mais ne garantit pas le maintien d’une haie en bon état, ni la bonne mise à disposition des ressources valorisables (Région Bretagne, 2021). L’usage de ce type d’outil blesse les végétaux en les hachant, et favorise l’apparition et l’extension de maladie, comme le chancre du châtaignier. L’exploitation raisonnée, manuelle avec la tronçonneuse ou mécanisée avec reprise annuelle, est plus respectueuse des haies mais ne représente que 20 % des pratiques d’entretien (Toussaint et Dariot, 2021). 

L’enquête sociologique met également en évidence un réel besoin de soutien à l’entretien et de mise en réseau d’acteurs pour une meilleure gestion des haies. L’inscription du bocage dans des pratiques de gestion durable – associée à des pratiques d’entretien respectueuses des arbres – est un enjeu primordial pour pérenniser la ressource et développer sa valorisation.

(1) Le lamier scie est également de plus en plus utilisé, car moins traumatisant pour la végétation (coupe plus franche permettant la cicatrisation des tissus. Il mériterait cependant d’être accompagné d’une reprise à la tronçonneuse pour éviter le maintien de chicots). 

Le Plan de Gestion Durable des Haies (PGDH)

Le Plan de Gestion Durable des Haies (PGDH) est un outil d’aide à la planification permettant à l’agriculteur de connaître ses haies, son capital « bois » et les manières de les gérer durablement. Piloté par APCA et Afac-Agroforesteries - Réseau Haies France, ce diagnostic initial permet de fournir un état de lieu pour de nombreuses démarches autour des haies, comme la labellisation « Label Haie » ou « Label bas carbone ». Il apporte par ailleurs des informations sur la caractérisation des haies d’un territoire à partir de données fiables de terrain.

Du bois de bocage surtout valorisé en bois-bûches en autoconsommation

Le bois du bocage a plusieurs valorisations : il trouve principalement des débouchés en bois-énergie, et est utilisé de manière plus confidentielle comme bois de paillage, de retour au sol, ou bois de service.

D’après les chiffres de consommations issus de plusieurs enquêtes consolidées, les 515 000 tonnes/an de prélèvements bocagers sont destinés à 80 % à être utilisés sous forme de bûches pour le chauffage domestique, et à 20 % sous forme de bois déchiqueté dans les chaufferies collectives, industrielles et agricoles. Les autres usages n’ont pas pu être chiffrés.   

Enquêtes consolidées sur la consommation de bois-énergie en Bretagne

La répartition de la consommation de bois des chaufferies par type de ressource est issue d’une analyse entre les résultats de l’enquête de l’AILE en 2022, sur les chaufferies de plus de 3 000 tonnes, et ceux de l’enquête de fournisseurs de bois de Fibois en 2022. Les deux enquêtes communiquent via la base de données des chaufferies bois industrielles, collectives et agricoles en Bretagne de l’AILE . Une analyse supplémentaire a été apportée par l’OEB pour intégrer les flux de la récolte forestière destinée aux chaufferies (données EAB - DRAAF Bretagne) et les prélèvements de bois du bocage quantifiés dans l’étude IGN 2022, sur le stock de carbone des haies bocagères.  

La répartition de la consommation de bois pour le chauffage domestique est issue de l’enquête sur le chauffage au bois domestique fait par Fibois et l’OEB en 2022. 

 

D’après Toussaint et Dariot (2021), 70 % des agriculteurs planteurs de bocage déclarent valoriser le bois issu de l’entretien des haies. Le premier usage reste le bois-bûche (86 %), principalement utilisé en autoconsommation. Seule une faible part de ce bois est vendue dans les circuits commerciaux classiques.  

La mise en place de filières de valorisation, soutenues la plupart du temps par les collectivités, peut faciliter la mise en réseaux des agriculteurs et des agents d’entretien, ainsi que la commercialisation du bois avec des garanties de gestion durable.  

Cela peut constituer un levier pour la reprise en main de la gestion des haies dans les fermes, en veillant au maintien du soutien à la multifonctionnalité de la haie sur pied, et à l’application d’un taux de prélèvement en adéquation avec une gestion durable et équilibrée de la ressource. En effet les plantations réalisées en renouvellement des arasements n’entreront en production qu’au terme d’un délai de 20 ans au moins.  

Les dispositifs de soutien pour la reconstitution du maillage bocager

Breizh Bocage

Le programme Breizh Bocage vise depuis plus de 15 ans à améliorer quantitativement et qualitativement le bocage breton. L’aide porte à la fois sur les travaux bocagers et sur l’animation territoriale afin de répondre aux objectifs suivants :

  • Protéger le bocage existant en sensibilisant à son intérêt pour l’environnement (eau, sol, biodiversité et climat) ainsi que pour l’exploitation agricole, en formant aux bonnes pratiques de gestion.
  • Valoriser la multifonctionnalité du bocage.
  • Densifier le maillage bocager : planter et favoriser la régénération naturelle.
  • Implanter des haies de qualité : essences locales, diversifiées, adaptées au contexte pédoclimatique ; haies multi strates, connectées au reste du maillage bocager, renforcer les plantations intraparcellaires, etc.
  • Bien gérer le bocage, nouveau et ancien : tailles de formation, travaux sylvicoles de réhabilitation (éclaircie, recépage, balivage, reprise des tailles type « lamier-épareuse », retrait des protections plastique, de protection contre la faune sauvage), réaliser des plans de gestion.
  • Renforcer l’appropriation du bocage par ses gestionnaires (agriculteurs, collectivités, etc.).
  • Veiller à la bonne connaissance des évolutions du bocage.

Au global, le plan Arbre de la Région Bretagne (2024-2028) a pour but de planter 5 millions d'arbres, notamment grâce au programme Breizh Bocage.  
 

Pacte en faveur de la haie

En 2021, la mesure "Plantons des haies" du plan France Relance est venue abonder le dispositif Breizh Bocage. Dans le prolongement du Plan de relance, le Pacte en faveur de la haie est actuellement complémentaire au dispositif Breizh Bocage afin d’accroître le nombre de bénéficiaires potentiellement éligibles aux projets de plantations de haies. Ils comprennent un volet d’accompagnement individuel ou collectif des agriculteurs, et un volet d’actions de sensibilisation des agriculteurs à la gestion durable des haies.

Le Pacte en faveur de la haie fixe l’objectif de planter 50 000 km de haies de 2024 à 2030 sur le territoire national. Pour se faire, il se décline régionalement en différents dispositifs d’aides visant :

  • La production de graines et plants ligneux
  • L’investissement à la plantation de haies (et d’arbres intra parcellaires), ainsi que l’accompagnement à la plantation et à la gestion durable
  • L’investissement et l’animation pour la structuration de filière de valorisation durable
  • En parallèle, les efforts portent aussi sur la formation avec le projet CAP’Haie, et sur le respect d’une réglementation « simplifiée » via la mise en place de guichets uniques haies, et sur la mise en place d’un observatoire national de la haie.
     

Le bocage, un attachement culturel fort chez les Bretonnes et les Bretons

Près de 2 300 habitants ont participé à l’enquête d’envergure régionale intitulée « Bien-être et paysages bretons » portée par l’OEB et ses partenaires de 2022 à 2024. Les résultats montrent sans conteste que le bocage est une forme paysagère qui participe fortement à l’identité territoriale de la région. Ainsi 75 % des habitants estiment que l’action prioritaire dans les paysages à 1 km autour de leur domicile est le maintien du bocage. Cette action est la plus prisée par les habitants des campagnes, mais aussi des villes. De nombreux verbatim évoquent la question du bocage dans l’enquête (extraits) :

« Préserver et reconstituer les talus et le bocage »

« Concilier bocage, talus, culture, élevage, zones humides... »

« Un paysage plus bocager (des haies sont supprimées tous les ans !) et moins traités (les tracteurs et leurs engins sont de plus en plus grands) ! »

« Éduquer les usagers à l'importance de la préservation et la restauration des éléments du paysage tels que la dune ou le bocage »

« Aider les agriculteurs à préserver et entretenir le bocage. Recréer des talus et replanter là où c'est nécessaire. »

Le bocage est ici le symbole d'une conquête des paysages ruraux souhaités : il fait référence à l’identité régionale par son histoire paysanne et à sa multifonctionnalité au service de l’environnement (qualité de l’eau, de l’air, des sols, et le maintien de la biodiversité).

photo Alejandro-Zermeno-Rodriguez
Alejandro Zermeno Rodriguez
Chef de projet biomasse
Pôle climat & ressources
02 21 76 58 96